Récits - 1

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Récits est une rubrique à base de nouvelles. Mises bout à bout, elles constitueront - peut-être, peut-être pas - un tout.
Aujourd'hui :
GASTRO

Elle est restée couchée. Une bassine rouge à côté du lit. Au cas ou. Celle dans laquelle elle sort son linge de la machine à laver. Hier, le matin, Quentin l'a appelé au bureau pour lui dire qu'il ne pourrait pas déjeuner avec elle. Il était tombé malade. Le week-end dernier ils ont baissé comme des fous, dans la maison de campagne de ses parents. Trois jours, c'est le temps qu'il faut au Rotavirus pour contaminer un individu. Elle aura tenu quatre. À moins que ce ne soit cette fille, Sybille, à qui elle a roulé des pelles l'autre soir à une soirée. Ou peut-être est ce type de cinquante ans avec qui elle a sympathisé après une pièce de théâtre de Lars Noren et qui voulait tellement la lécher qu'elle a fini par accepter, chez lui, sur un fauteuil Louis XVI.
Est-ce que la gastro peut s'attraper par le sexe, en se faisant faire un cunnilingus ? Elle a une soudaine envie de vomir, se lève, parvient juste à temps aux toilettes. C'est la quatrième fois depuis la nuit. Elle ne vomit rien, de l'air, de la bile. Elle a mal au ventre à cause des crampes abdominales. Elle a froid aussi. Elle s'agrippe à la cuvette des WC, crache puis s'essuie la bouche avec du papier chiotte. Ça sent la rose artificielle, ou un truc dans le genre, et elle a de nouveau envie de vomir. A la salle de bain, elle se lave le visage au savon puis retourne se coucher. Il est 11: 00. Elle n'a toujours pas appeler le bureau. Elle a soudain envie de se mastuber. La chaleur de la couette. Elle pense à Léa Seydoux, la comédienne. A une affiche qu'elle a vu dans le métro. L'affiche de Mission Impossible. Elle passe sa main sur son ventre, la glisse sous sa culotte et se caresse. Sur l'affiche Léa Seydoux tient un flingue et la bandoulière de son sac à main passe entre ses deux seins, les gonflants. Elle s'imagine au lit avec elle. Très vite elle a envie de jouir. Surtout son esprit est traversé par l'image de Léa Seydoux, debout, devant elle, nue et l'obligeant à sucer son flingue. Elle jouit aussitôt.
Elle doit avoir de la fièvre pour délirer comme ça. Pourtant son front n'est pas vraiment chaud, juste moite, comme liquide. Faut qu'elle aille chercher le thermomètre. Le parquet est froid, le carrelage aussi. Franchement pas normal d'avoir froid comme ça. Elle claque des dents pendant que le mercure grimpe. Elle  enlève le thermomètre de son aisselle. 42°. Elle ne comprend pas, reprend la température. Elle a la tête qui tourne. 42°,1. Elle a peur parce qu'elle ne sent pas la fièvre. En se levant, un réflexe nauséeux lui fait pencher la tête vers sa baignoire. De la bile, toujours. Sa vue se brouille. Elle sent une douleur soudaine à la nuque, n'arrive plus à tourner la tête, comme si son cou était soudain bloqué. Faut qu'elle appelle un médecin. Ce n'est pas la gastro. La gastro c'est 38,5, grand maximum 39. Jamais 42°. Tout le monde c'est ça. 
La secrétaire de son médecin répond. Non, il ne peut pas venir. Faut qu'elle se déplace. Ou alors il passera en fin de journée. Elle lui répète que ça a l'air sérieux, vomissement, mal de nuque. Méningite quoi. Un silence, puis la secrétaire lui conseille d'appeler les urgences. Elle lui donne même le numéro, le 15.
Quand elle est dans l'ambulance le médecin qui s'occupe d'elle ressemble à Léa Seydoux. Blonde, un nez discret, des lèvres sensuelles et un regard lointain, entre l'enfance et l'age adulte, entre la naïveté et la malice. Peut-être qu'elle est dans un film. Un film dans lequel Léa la sauverait, et deviendrait son amie. Elle se marierait même, aurait deux enfants par insémination artificielle, une fille et un garçon. C'est elle qui les porterait, parce que Léa serait trop occupée à tourner des films. Au début, les choses seraient secrètes pour ne pas gêner sa carrière, mais plus tard elles monteraient les marches du festival de Cannes ensemble, avec Tom Cruise, pour Mission Impossible 10, et là, lors d'une interview, Léa ferait son coming et présenterait à la presse sa femme et leurs deux enfants.
Elle n'entend plus la sirène, ni les roues du chariot dans le couloir de l'hôpital. Tout le monde s'affole autour d'elle, mais dans sa tête c'est comme s'ils étaient tous au ralenti. De plus en plus, comme un film dont la cadence diminuerait jusqu'à s'immobiliser définitivement sur une image.
Pour elle, ce fut Léa Seydoux à son chevet, inquiéte mais calme, douce, aussi belle qu'une madone et lui disant de sa voix ronde :
-  Ça va aller... ça va aller ma chérie.

Copyright Alain Raoust - Home Films 2012

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