Récits - 5

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Récits est une rubrique à base de nouvelles. Mises bout à bout, elles constitueront - peut-être, peut-être pas - un tout.
Aujourd'hui :

PERE ET FILS

Quand ils longeaient le front de mer, il hissait son fils sur un muret qui séparait la plage de la promenade. Du haut de ses cinq ans, l'enfant devenait alors plus grand que son père. Habituellement, il n’y avait encore personne à cette heure-là. Juste un tracteur vert délavé, de marque John Deere, qui nettoyait le sable. Au large, quelques bateaux mouillaient vers les îles d’Aix et de Ré. Il leur fallait en moyenne un quart d’heure pour aller de la maison de location au Club Des Dauphins. Dix minutes suffisaient amplement, mais le plat du muret étant étrangement bâti en dévers, l’enfant marchait avec précaution; ses sandales Géox dérapant quelquefois sur un léger dépôt de sable laisser par le vent durant la nuit. Et puis ils parlaient. Tout en assurant son pas, l'enfant écoutait son père. Parfois, il relevait la tête pour le regarder perdant ainsi l’équilibre durant une brève seconde. Le muret était devenu un rituel pour eux deux, une borne, un prélude. Ils avaient passé la plage des Pandas et bientôt ils seraient à celle des Perroquets. Sans avoir une connaissance exacte du temps, l’enfant en avait une intuition toujours nette. Il savait parfaitement combien de minutes pouvait durer tel ou tel trajet. Il pouvait très facilement dire «il est passé 17 minutes», et dans l'immense majorité des cas, c'était juste. 
Un totem planté sur la plage, en forme d’oiseau des îles, était le signal. Son père changeait de sujet de discussion et commençait alors à lui expliquer ce qu’il devait faire pour ne plus avoir peur. De temps en temps, un accès à la plage avait été aménagé et le muret s’arrêtait brutalement, pour reprendre un mètre plus loin. L’enfant, alors, s’accrochait au cou de son père pour continuer son parcours, et, dans la chaleur de ses bras, soudain, il n'avait plus peur d'apprendre à nager. Couler, tomber, toucher le fond de la piscine et ne plus réussir à remonter, avaler de l’eau, ne plus pouvoir respirer, être écrasé par le poids de l’eau. Tout ça l’effrayait au point d’en pleurer, de refuser d'aller à son cours de natation. Son père lui tenait tête, et, chaque matin, depuis maintenant plus d’une semaine, l'enfant se retrouvait au bord de la piscine du Club Des Dauphins. Quand le maître nageur l’appelait, il entrait dans l’eau en pleurant et le moniteur avait beau être d’une douceur extrême, rien n’y faisait. L’enfant passait sa demi-heure de cours à hurler :
- Ne me lâchez pas, ne me lâchez pas !
Son père était tout proche, caché derrière le parasol d’une terrasse d’un café. Il voulait lire son journal, mais n’y arrivait pas. Il voulait avaler un café, mais n’en voulait pas. Dans d'autres circonstances, il aurait peut-être aimé regarder passer les premières baigneuses, mais il ne les voyait pas. Au fond, il passait son temps à écouter son fils crier « ne me lâchez pas, ne me lâchez pas » et cherchait comment lui expliquer de ne plus avoir peur de l'eau. Il ne trouvait pas. À chaque cours, un pressentiment l’envahissait. La peur que ressentait son fils, jamais il ne pourrait la chasser, jamais son enfant n'arriverait à s’en débarrasser. Quand il le voyait sortir de l’eau, tout tremblant, pour s’enrouler dans sa serviette et quitter le plus vite possible le bord de la piscine, il éprouvait une profonde déception. Il n’avait rien trouvé qui puisse l'aider. Aucun mot, aucun raisonnement. Pire, il avait l’intime conviction que ses efforts étaient vains.
Quand il rejoignit le Club des Dauphins, son fils était près des bungalows. À moitié habillé, il arrachait des pattes à des gendarmes, les cheveux encore mouillés, plaqués sur son crâne, une chaussette au pied, l’autre quasiment perdue, à l’écart des autres enfants.
- On y va ?
L'enfant se retourna vers son père et montra fièrement l’insecte qu’il tenait entre ses doigts. Il dit :
- Tu as vu, je lui ai enlevé toutes ses pattes.
- Tu sais où se trouve ton autre chaussette ?
- … Y'en a plein d’autres, là, regarde. Ils se mettent dans les lames de bois des bungalows…
- On y va ?
Main dans la main, ils repartaient en direction de la maison de location. L’enfant marchant sur le muret, son père veillant à ce qu'il ne tombe pas.
- … Demain je ne crierais pas, je ferais mieux… 
Et comme son père ne disait rien, l’enfant ajoutait
- Je te le promets, papa… je te le promets…

 

Copyright Alain Raoust-Homefilms 2012

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