Illustration biographie par Philippe Azoury

Présentation par Philippe Azoury

25ème Festival International du Film Francophone - Tübingen / Stuttgart 2008
Texte extrait du catalogue – Hommage à Alain Raoust

Sauve qui peut (la ville)
Par Philippe Azoury

Alain Raoust est un cinéaste à part du paysage indépendant français - à contre-courant. Discret, autonome, creusant son propre sillon, on peut l'imaginer comme une sorte de folk singer qui ferait des films plutôt que des disques.
Il a appris le cinéma en autodidacte, à vingt ans, en faisant l'assistant sur les films de Jean-Pierre Thorn et fabriquant ses propres films expérimentaux auto-produits. Inscrit en parallèle à l'université, il a pour prof, durant quelques semaines, Philippe Garrel. La découverte de La cicatrice intérieure (1971) lui montre l'exemple d'un cinéma de poésie. Tout devient possible. A Nice, où il est né (en 1966), il rencontre Pierre Clementi, acteur de Garrel et de Bunuel, prince du cinéma des années 60 et 70, héros pour toute personne révoltée. Clementi porte alors à bout de bras une troupe de théatre. Raoust tourne avec eux deux films dans une veine expérimentale que l'on rencontre assez peu en France : inspirée tout à la fois par le Théatre de la cruauté d'Artaud, les premiers Garrel (Marie pour mémoire et Le lit de la vierge), comme par un désir de s'absoudre de tout, venu immédiatement du punk, Joy Division en ligne de mire. Le premier, La fosse commune (1990), lui permet de prendre ses marques, mais c'est avec Attendre le navire (1992) qu'il impressionne enfin. Il faut prendre très au sérieux l'avertissement placé en ouverture du film et tombé des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain : "Quiconque essaiera de trouver un sens à ce récit sera poursuivi, quiconque essaiera d'y trouver une morale sera banni, quiconque essaiera d'y trouver une intrigue sera fusillé".

Le film, d'un noir et blanc médicamenteux, tourné vraisemblablement sur une plage de Normandie, est un En attendant Godot paranoïaque : des hommes appartenant à une milice inconnue en pourchassent d'autres, qui n'en finissent pas d'attendre un navire et préférent peut-être se laisser couler. Au téléphone, un Benoît Régent surexcité hurle du Baudrillard. L'ensemble a des allures d'asile d'aliénés sous un ciel de tumulte océanique. Clementi, dont c'est l'un des derniers rôles, y est majestueux.

En octobre 1994, bousculé, comme beaucoup de jeunes gens en France, par l'affaire Florence Rey (Florence Rey et son ami Aubry Maupin, deux jeunes amants anarchistes, provoquent une fusillade sanglante en plein Paris après avoir volé des armes. Maupin est abattu lors de la fusillade, Florence Rey, arrêtée, reste prostrée et ne livre aucune explication), il lui écrit une lettre filmée, Muette est la girouette (1994), dans laquelle il exprime (et il est l'un des rares à l'avoir fait) ce sentiment d'impuissance, d'impossible, qui paralysera toute une génération en France au début des années 90. Il ne récupère pas le fait divers, n'applaudit pas. Il dit avec précision combien beaucoup, dans leur coin, étouffent à en crever.

Ce film clôt le chapitre expérimental de la filmographie de Raoust, tout en lançant des ponts vers des films à venir. Des films qui ne sont naturalistes qu'en apparence car basés avant tout sur un rapport au silence. Le Grand Prix du festival Côté Court de Pantin en 1997 revient à La vie Sauve, presque premier long métrage (près d'une heure) sur la dernière semaine en France d'une jeune femme bosniaque qui a décidé de rentrer à Sarajevo. Ce que filme Raoust ici, ce n'est pas le social, mais le sentiment d'être étranger au social, de ne jamais adhérer vraiment. On devine une France des villes moins accueillante que policée, sécuritaire, apeurée. Sauve qui peut (la vie), comme dirait l'autre.

La cage, en 2002, premier vrai long métrage, retourne dans les montagnes des Alpes- de Haute-Provence, là où Raoust a grandi. Une femme sortie de prison, l'impressionnante Caroline Ducey, cherche à retrouver le père de l'homme qu'elle a tué. Mais plus encore que la rédemption, c'est l'immensité soudaine qu'elle affronte. Le cinéma de Raoust vient de sortir de dix ans de suffocation. Il ne lache rien de sa colère mais affronte l'espace.

Quand on lui demande ce qui était à la base de La cage, il répond un roman de Russel Banks (auteur admiré, au même titre que William Vollmann et Don DeLillo), et surtout la pochette de Unknown Pleasures de Joy Division : des ridules blanches sur un fond noir. Les montagnes, le silence, l'abstraction.

L'été indien, sorti cette année, écrit en collaboration étroite avec Olivier Adam, brosse à nouveau un récit des montagnes, à nouveau un parcours cabossé (la peur de l''échec tournant à l'obsession). Le film a pu surprendre par sa volonté, inédite chez Alain Raoust, de préciser des choses, de laisser plus de place au champ social, au risque de dévoiler beaucoup de ce qui était jusqu'ici sous-entendu, sinon évident, dans son cinéma.