Illustration biographie par Nathalie Mary

Présentation par Nathalie Mary

Bref n° 36 - Printemps 1998

Alain Raoust
Par Nathalie Mary

Alain Raoust appartient à ces quelques jeunes cinéastes, dans le court et le moyen métrage, qui revendiquent la nécessité d'un rapport au monde, d'un regard critique, d'une exigence politique.
Longtemps on le revêt de la paralysante étiquette de l'auteur effectuant "des films ennuyeux, voire emmerdants" et les assumant totalement. Pendant de nombreuses années, le cinéma expérimental l'enrichit autant que les films narratifs. "Je voyais des films expérimentaux, je ne sais si ceux que j'ai faits, s'inscrivent dans cette pratique. C'étaient des films qui me parlaient parce que le cinéma, ainsi, me paraissait plus accessible. Avec une caméra Super 8, je pouvais tout de suite faire quelque chose. Cette immédiateté se voulait comme une démarche artistique en soi. De ce rapport à la caméra naissait un travail très autobiographique tout en étant, pour certains films, d'une facture abstraite. Mais aussi, parce que les questions que nous nous posions, avec mes amis artistes, couvraient plus le champ de l'art en général, de la modernité que le cinéma exclusivement. Enfin, nous aimions nous filmer les uns les autres. Nos vies se mêlaient dans notre travail, dans nos amours et nous voulions les filmer, en essayant de sortir des narrations classiques. Un ami, Frédéric Charpentier, avait un film dont le titre résume bien cette période : " Etat de fraîcheur en huit lettres "… Cela donnait le mot jeunesse ".
Alors qu'il s'aperçoit des limites que recéle, pour lui, le cinéma expérimental, il travaille à mêler l'expérimental au représentatif. De cette reflexion résulteront L'hiver encore, La fosse commune et Attendre le navire. Mais c'est la rencontre de Philippe Garrel venu enseigner pendant six mois à l'Univsersité de Paris VIII, et montrer tous ses premiers films, que naîtra la volonté d'entreprendre ces derniers. "Je sentais chez lui ce lien étroit entre sa vie, ses amis et le cinéma, cette liberté et force que procure un  groupe et qui nous animaient. Nous nous sentions très proches. Sa vie, son parcours reposaient sur des choix dont nous ressentions la nécessité. En revoyant " La cicatrice intérieure", je me suis aperçu que j'avais recopié, dans Attendre le navire, ce côté extrêmement frontal du cadre, cette sorte de besoin de la marche, d'errance, sans parler de l'unique personnage féminin du film que jouait Antonie Bergmeier, inspiratrice, actrice et collaboratrice jusqu'à Muette est la girouette, et autour duquel s'articule tout le film, à l'instar de Nico. Les deux terrosristes, eux, venaient de ma vision de " L'amour est plus froid que la mort " de Fassbinder, d'un mélange de politique, de gangster, de jeu provocateur avec des armes, de refus de politique". Cette histoire d'un peuple stationnant sur une côte, hallucinant son départ sur une mer opaque et désordonnée, espérant l'arrivée d'un nef à jamais invisible fut, quant à sa distribution, un échec. Et Raoust de citer la phrase de Joseph Conrad : " Créer c'est faire l'expérience de l'être en échouant , comme en reconnaissance à Attendre le navire de l'avoir dirigé vers La vie sauve.
Incessamment fasciné par la partance, par les êtres hors du monde, il écrit, dans Muette est la girouette, une lettre à Florence Rey actuellement en prison, qui en octobre, 94, braque la fourrière de Pantin avec compagnon et dont l'échappée finit tragiquement. "J'avais étré frappé par son visage. Je me suis senti très proche et, à la fois, très loin d'elle. Comme elle, j'aurais pu vaciller à un momment, très vite trouver une raison faussement politique au problème et accomplir l'irréparable". Hélène Lapiower y lit le texte composé le lendemain de la fusillade, tandis que l'image restitue la spontanéité d'une libre marche dans Paris.
La vie sauve résulte d'un élan analogue, celui d'une conscience qui désire politiquement se définir; celui, impulsif, d'une indignation ressentie face à une manière conformiste d'envisager les événements. Devant le désarroi suscité par "le profond déficit du politique" à l'égard de la Bosnie, Raoust décide d'écrire un scénario. Après l'achévement de l'ultime version du scénario, il désire par dessus tout "confronter le fantasme de l'écriture au réel", rencontre, en France, des jeunes Bosniaques dont Biljana Vhrovac, devenue la traductrice du film, et Manja Bajovic, "femme divisée", à laquelle Marc Semo consacre un article dans Libération, enfin tout un réseau de personnes touchées par la guerre qui l'aideront à en savoir plus sur l'exil.
Une occassion extrême, extraordinaire d'expérimenter le cinéma comme espace de vie, d'aller vers l'autre pour devenir à son tour étranger et disparaître dans le monde.