Focus - 9

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Focus c'est faire le point sur quelqu'un ou quelque chose. Voire aussi sur le décor ou l'arrière plan.
Aujourd'hui : 
DECES DE JEAN-HENRI ROGER

Cher Jean-Henri,

Après-demain, mercredi 9 janvier, on te dira adieu.
C'est la nuit. Je n'arrive pas à dormir. Ta disparition n'est pas la cause de cette insomnie.
Non.
Non, car je n'arrive pas à croire que l'on ne se reverra plus, qu'on ne se parlera plus.
Tu n'es pas encore mort, juste absent. Tu n'es pas rentré de vacances.
Tout à l'heure, mardi, vers les dix-neuf heures, nous nous croiserons, comme souvent depuis quelque temps maintenant, quand tu vas dîner chez ta fille, Jane. Tu arriveras à la place Gambetta, par le 61, que tu prends en bas de chez toi à Pantin. Dans le bus, tu m'enverras un texto : suis là dans 10 minutes. Je te rejoindrai au Café des Banques, près du Théâtre de La Colline. Tu seras déjà là, le nez dans Le Monde. Nous siroterons un verre de Côte du Rhône. Nous parlerons du Sud, de la haute vallée du Verdon où je suis allé pour la Nöel, et, où, adolescent, tu skiais.
Oui, tu skiais !!! Tu étais très doué à cette époque de ta vie me disais-tu.
Un jour, tu m'as même déclaré, tout à fait sérieusement :
- Si je me remettais sur les skis, je crois que j'arriverais à te suivre.
J'ai été sceptique, tu m'as traité de crétin des Alpes…
Tu voulais revoir ce coin de montagne. On évoquait souvent le projet que tu descendes. On remettait les choses. On se disait qu'on avait le temps. Rien de la mort ne nous frôlait.
Tu me raconteras tes vacances à toi, à Saint-Cast, en Bretagne, où tu séjournais. La visite d'Isabelle, ton jour de l'an, tes amis du coin. Tu me parleras de la mer, des marées, des bateaux, du vent, des vagues, de l'odeur du large qui te travaille. Tu me rappelleras que ma fille, enfant, avait promis de t'offrir un bateau pour Noël. Tu me diras que, pour ça, il faut que je me mette au travail,  que j'écrive un film. Tu le diras en sachant parfaitement que je ne fais que cela de mes journées, et comme pour me dire, de manière plus forte encore, qu'il ne faut pas lâcher. Alors, forcément, on parlera de cinéma. Presque malgré nous, ou plutôt sans vraiment nous en apercevoir. Tu me demanderas à nouveau si, en cette fin d'année, j'ai eu le temps d'aller voir le film d'Assayas. Je te répondrai que oui et tu ne me laisseras pas le temps de t'en parler. De toutes les manières, nous tomberons d'accord. J'ai souvent le sentiment, avec toi, que nous jouons la même partition. Pas le même instrument, mais la même musique.
Au cours de notre discussion, je taxerai une cigarette à une personne du café. Tu rigoleras, et, peut-être lâcheras-tu à la personne en question :
- Il fait ça tout le temps, c'est une manie. Avant, il me volait mes cigarettes, maintenant que je ne fume plus, il s'en prend aux autres…
Et c'est vrai que tu ne fumes plus. Aussi vrai que tu skiais. Incroyable. Du jour au lendemain, tu as décidé de t'arrêter et je ne t'ai plus vu avec une cigarette, même quand tout le monde autour de toi fumait.
Peut-être prendrons-nous un autre verre, peut-être pas, et alors tu te lèveras. Nous serons debout sur le trottoir, tu chasseras, d'un mouvement de la main de jeune homme, une mèche de cheveux sur ton front, on se saluera, et tu prendras le 26 ou le 64.
Mercredi, jour où il faudra bien que je réalise que tu n'es plus parmi nous, je t'aurais téléphoné. Ou bien c'est toi qui l'aurais fait. Nous aurions échangé quelques mots autour du cinéma, de la l'université, de nos enfants. Peut-être même m'aurais-tu dit :
- Qu'est ce que tu fais ce soir ?
- Rien de particulier.
- Et si on allait manger un couscous à Ménilmontant ?
Tu aurais pris un Royal.Sur quoi la discussion aurait-elle filé ce soir-là ? J'aimais t'écouter raconter des histoires : 68 forcément, Godard et les autres, Vincennes, mais aussi avant : ton enfance, tes parents médecins et militants communistes, Marseille, ton époque photographe en herbe – à peine seize ans – et je monte à la capitale, la photo de Coltrane que tu avais prise à New-York, et puis les années 70 et 80. Neige, Cannes, Berto, le succès, Pathé, tes solitaires en bateau en Atlantique et toujours, toujours, comme s'il était impossible de faire taire la bête : le cinéma. Tu étais un formidable passeur, une intelligence sensible, un amoureux du plan. Tu détricotais les films avec une aisance incroyable. Tu avais un regard. Certains on dit qu'il était politique. Oui, bien sûr. Mais je pense qu'il était aussi terriblement humain. La relation à l'autre était vitale pour toi. Tu te construisais dans ce rapport. Ce que je veux dire, c'est que la politique peut-être froide, obsessionnelle, compulsive, déstructurante, névrotique. Jamais avec toi cela n'a été le cas. Ton regard politique ne te faisait jamais perdre de vue l'endroit d'où tu parlais. Et cet endroit, comme pour quelqu'un qui t'étais cher - Serge Daney - je crois que c'est l'enfance. D'ailleurs, ne travaillais-tu pas, ces derniers mois, à un film sur ces années-là ?

Tu n'es pas mort Jean-Henri. Les enfants ne meurent jamais. Ils demeurent dans la joie, le chahut, la mutinerie, la résistance. Ils résistent, résistent, comme le dit Lilian Gish à la fin de La nuit du chasseur.
Le jour va se lever, ce soir, mardi, on se voit place Grosbetta, comme tu disais.

 

Cannes 1981, montée des marches pour Neige. Robert Liensol - Juliet Berto - Jean Henri Roger, au centre - Jean François Stévenin.
Avec le chapeau blanc au deuxième rang, Mini Crepon.

 


Jean Henri Roger - Etretat - Autonme 2009

 

© Pour le texte et la photo à Etretat Alain Raoust-Homefilms 2013

 

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