Récits - 9

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Récits est une rubrique à base de nouvelles. Mises bout à bout, elles constitueront - peut-être, peut-être pas - un tout.
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C'était arrivé comme ça, en attendant le bus, place Voltaire-Léon Blum, Paris 11ième.
Ce n'était pas vraiment la première fois mais plutôt la quinzième ou la seizième. Soudain, il ne savait plus quoi faire de ses mains. Elles devenaient un véritable problème. Ce jour-là, ce fut particulièrement intense. Plusieurs fois il les sortit des poches de son blouson, les mit dans celles de son pantalon, à l'avant, puis à l'arrière. Rien à faire, là aussi ses mains l'embarrassaient. Il allait paniquer quand le bus arriva enfin. A l'intérieur, il s'agrippa aux poignées suspendues de l'allée. Une pour chaque main. Il ferma les yeux et tâcha de faire le vide dans sa tête. Le trajet fut long - il allait à un rendez-vous place George V, Paris 9ième - et il crut, à maintes reprises, qu'il serait obligé de descendre bien avant. A force de se concentrer, il réussit pourtant à vaincre son agitation. Le combat l'épuisa, et il faillit s'endormir durant son rendez-vous.

Noël arriva, puis Pâques, l'Ascension tomba un dimanche. Pentecôte aussi, quarante-neuf jours après Pâques, à une date mobile calculée par le comput, comme il se devait. Enfin, ce fut le temps des congés payés. Il partit en vacances et, gare du Nord, Paris 10ième, alors qu'il attendait son train pour Amsterdam, ses mains lui semblèrent particulièrement encombrantes. Il se frotta le visage avec, les cheveux, la nuque; croisa les doigts en tapotant ses pouces entre eux, prit son portable et rongea un ongle de sa main libre. Rien n'y faisait. Ses mains, comme son esprit, ne trouvaient pas le repos. Aucune occupation n'était de nature à dissiper l'impression de gêne profonde qu'il ressentait à l'égard de ses mains. Il avait l'air d'un agité. Et, plus il s'en rendait compte plus il était ravagé par des gestes totalement grotesques. Il avait ses deux index dans son nez, quand il croisa le regard d'une personne toute proche. Bouche bée, la tête légèrement de côté, elle le dévisageait comme s'il elle n'avait jamais vu une chose pareille. Ce qui était le cas. Il remuait ses doigts dans ses narines, cherchant à les élargir sans aucune raison, puis portait ses index à sa bouche et se curait les dents. La personne finit par détourner la tête et fit quelques pas pour s'éloigner. Il était confus. D'autant que d'autres personnes commençaient à l'observer. Il pensa se réfugier aux toilettes, mais fort heureusement le numéro de quai de son train s'afficha. Il prit sa valise, ce qui eut pour conséquence d'occuper l'une de ses mains, et trouva judicieux, de l'autre et à l'aide de son auriculaire, de s'employer à gratter férocement l'intérieur de son oreille droite.

Se déplacer jusqu'à la voiture 18 fit diversion. Chercher sa place aussi. D'autant qu'une femme, au parfum et à l'esprit vif, avait pris son siège. Après vérification de leurs billets respectifs, il se trouva qu'elle avait fait une erreur. Sa voiture était la 22 et non la 18. Il lui pria de ne pas bouger, il irait à sa place. Elle lui sourit, le remercia, parut troublée et mit un léger temps pour s'asseoir, comme s'il elle voulait le voir de dos. Ou bien, peut-être, hésitait-elle à le suivre. Durant le trajet, il laissa son esprit imaginer ce qu'il aurait fait si, en retenant délicatement son bras, elle avait murmuré :
- Nous pouvons aussi bien voyager côte à côte…
Ce médiocre scénario érotique lui fit un bien fou. A tel point qu'il arriva à Amsterdam - Hollande - sans avoir eut une nouvelle crise de mains.

Il prit un autre train pour Bergen - Norvège - où il embarqua sur un bateau pour Tórshavn - Iles Féroé - sa destination finale. Nous étions le 10 juillet 2010. Et, quand il arriva à bon port, il était en voyage depuis 5 jours.
Il avait loué une chambre dans une pension - 12 rue Justsgrtva - en face le parc Viøarlundin. L'endroit était calme et une étudiante, italienne, était sa voisine directe. Elle venait de Palerme et étudiait à The University of the Faroe Islands. Son domaine de recherches était les sciences, plus précisément l'étude d'un plancton marin - le phyloctae - que l'on trouvait en masse sur les côtes des Iles Féroé en cette saison. Selon elle, il avait des effets thérapeutiques dans le traitement du diabète, notamment celui de type 2. Elle se destinait à mener une grande bataille contre cette maladie des pays industrialisés, de l'urbanisation, de la sédentarité et de l'obésité.

Le 20 juillet, en soirée, alors qu'ils étaient de sortie et au cours d'une conversation banale, il lui dit quel était son métier. Elle fut très intéressée, posa des questions en grand nombre, et il répondit avec clarté sur sa profession. Il réussit même à la faire rire, alors qu'il avait remarqué qu'elle ne souriait que très rarement. Ils rentrèrent à la pension. En chemin, il lui donna son K-way. Le temps, clément durant une heure, fut à nouveau ce qu'il était jusque-là : pluvieux et brumeux.
Ce soir-là, ils firent l'amour. Il éprouva un grand plaisir à découvrir la Sicile et elle ne s'attendait pas à ce qu'il soit… aussi vigoureux. Elle le lui dit et il sourit, se sentant tout de suite et exactement comme cela : vigoureux. Ils ne passèrent pas la nuit ensemble. Tôt le matin, elle avait une sortie dans une des nombreuses fermes aquatiques de phyloctae et préféra dormir dans son lit.

Vers les 7 heures, le 21 juillet, quand elle toqua à sa porte, il n'ouvrit pas. Elle n'osa pas entrer. Elle se fit le léger reproche d'avoir été particulièrement sexuelle tout au long de la nuit et convint qu'il était préférable de le laisser dormir, ou, du moins, de lui laisser un peu d'air. Selon elle, et par expérience, il lui semblait qu'il ne fallait pas trop coller à un homme les premiers jours d'une relation. Le soir et le surlendemain, elle s'en tint à son principe.

Le 3ième jour, elle entra. Sur le bureau en bois plaqué, qui composait le seul mobilier de la pièce - en plus d'un lit, d'un fauteuil recouvert d'un tissu vert d'eau, d'une armoire 1950, et d'une chaise 1960 -  se trouvaient les mains de son vigoureux. Elles étaient posées à plat et formaient presque un triangle. Les doigts étaient écartés, comme prêts à plaquer un accord sur les touches d'un piano. Entre elles, était posé un mot :
 - Ces mains ne sont pas à moi, prenez-les, faites-en des ailes.
La feuille était tachée de sang, comme la moquette à poils longs de la pièce et le papier peint des murs.
Elle hurla et courut dans la salle de bain où elle vomit les restes de son repas de midi : un rizotto aux cèpes, mangé à la cantine de l'University of the Faroe Islands.

Mme Maud Heinesen, propriétaire de la pension, ne put rien dire d'autre que le nom et la nationalité de son client à la police. Elle ajouta :
- Il était poli.

On retrouva le corps d'Etienne Crozet à la cathédrale de Torshavn, siège de l'église des Iles Féroé, le front sur les touches de l'orgue, le visage livide, le corps vidé de son sang, les bras pendants, sans main. Comment était-il arrivé jusque-là, alors que la pension se trouvait à plus de 500 mètres ? Personne ne trouva d'explications sérieuses et cela sembla même tout à fait banal à certains. Le pasteur, de confession luthérienne, déclara qu'il s'était entretenu quelques jours auparavant avec cet homme, venu prier dans la chaude maison de Dieu. Il l'avait écouté jouer de l'orgue et il s'autorisa à dire :
- Ce fut un ravissement. La musique habitait pleinement son âme… Avec une telle force, un homme de cette trempe aurait pu marcher sans tête des heures durant.

Tout était normal. On classa l'affaire et la vie reprit son cours. L'étudiante italienne raconta son aventure sur sa page Facebook et elle n'eut jamais de réponse satisfaisante à sa question désespérée :
- Pourquoi écrire "Faites-en des ailes". Que voulait-il dire ?
Qu'est ce que cela suggère ?
Dites-le moi.

 

© Alain Raoust - Home Films 2013 d'après un sculpture de Choi Xoang

© Choi Xoang pour la photographie

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