Récits - 10

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Récits est une rubrique à base de nouvelles. Mises bout à bout, elles constitueront - peut-être, peut-être pas - un tout.
Aujourd'hui :

S.S

À la mairie de Saint-Ouen, il était entré dans un café populaire pour patienter jusqu'à l'heure de son rendez-vous. Lequel était fixé pile-poil à 14:30. Il avait donc une large demie heure devant lui. Son trajet avait été long. Trois heures trente de train à grande vitesse, puis un autre, lent, jusqu'ici. Mais était-ce vraiment un train ?
Il commanda un café en passant devant le comptoir et s'assit dans la première salle du troquet, où des lampes en plastiques, en forme de représentation menaçante du virus du sida, pendaient au plafond. Il ouvrit son livre à la page qu'il avait quitté quelques minutes auparavant dans le métro, dans la touffeur humaine de la ligne 13.
Il s'agissait d'un texte de Susan Sontag sur Walter Benjamin. Il aimait beaucoup Susan. En lisant ses livres, il avait toujours eu l'impression qu'il aurait pu vivre avec elle. Avoir une vie de couple entendait-il. Être l'homme de Susan autrement dit. Ce sentiment l'avait à nouveau saisi, aujourd'hui même, entre Marseille-Saint-Charles et Lyon-Saint-Exupéry, puis en entre les premiers vallons de la Bourgogne et les champs plats de la Beauce. Entre-temps, il s'était assoupi.
Souvent, il avait jalousé Annie Lebovici qui fut la compagne de Susan, et il ne pouvait constater, qu'à supposé qu'il ait pu rencontrer Susan, la place était prise par Annie. Susan aimait Annie, et inversement. Dans ces conditions, difficile d'être l'homme de Sontag. Surtout qu'elle était fidèle comme le lui repprochait un de ses amis, du nom assez commun de Roland Barthes.
Pourtant, il ne pouvait s'empêcher de voir un signe dans sa date de naissance. La sienne étant 66 - du siècle dernier - et celle de Suzanne 33 - du même siècle. 33 est la moitié de 66. Susan était donc quelque chose comme sa moitié, et lui, la moitié de Susan. Entendu qu'une moitié est toujours celle d'une autre, premièrement et deuxièmement, entendu qu'il apercevait très bien la fantaisie, l'irrationalité, le possible trouble obsessionnel compulsif d'un tel calcul. Mais tout de même… 33, 66…
Dans cette autre vie qu'il s'inventait, se seraient-ils rencontrés à Los-Angeles où Susan avait grandi ? À l'université de Columbia, à New York, à Hanoï, à Paris lors d'une soirée en compagnie du dénommé Roland Barthes ? Qu'aurait-il dit en l'abordant ? Quels auraient été ses premiers mots à elle ? À toutes les époques de la vie de Susan, il aurait été séduit par ses longs cheveux noirs, qui faisaient d'elle une Indienne; même quand ils devinrent blancs et courts, à la fin de sa vie.
De plus, il y avait chez elle quelque chose qui l'aurait intimidé au point de l'empêcher d'articuler les quelques mots qui font d'un simple échange banal une longue et grande affaire d'amour. Sur la plupart des photographies qu'il avait observées, Susan était décontractée, dégagée, à l'aise. Là, une cigarette tenue élégamment à la main, dans un retourné du visage, fixant de ses yeux noirs l'objectif du photographe, comme pour lui dire : Tu ne trouves que tout cela ressemble à un tableau d'Otto Dix, mon coco ? Là, sur un canapé, s'étirant presque, les mains croisées au-dessus de la tête, les épaules couvertes par un pull large, beige, sans doute en Mohair. Ici, couchée sur un autre canapé, les pieds nus, les jambes jetées sur des cousins, une main presque posée sur le sexe, l'autre dans ses cheveux noirs, la tête à l'envers, comme si elle venait de faire l'amour. Ou bien à son bureau, dans un déguisement d'ours avec oreilles rondes à croquer et effet de poils soyeux.
Elle avait l'air d'avoir de l'humour. D'ailleurs c'était précisément ce qu'il aimait dans sa manière d'écrire. Un mélange incroyable de croyance, de foi, de fantaisie, de profondeur, de légèreté, de doute, de malice, de courage et de révolte.
Il s'arrêta de lire, de penser à Susan. La radio du café l'empêchait de se concentrer. Un homme, à la voix usée, chantait. Il promettait des tas de choses à une femme. Des choses à portée de main, comme d'autres, plus lointaines, et nécessitant des moyens aérospatiaux capables de décrocher des astres de la voûte céleste. Il parlait de bonheur aussi. Plus ça allait, plus il avait l'air de souffrir, comme si ses promesses étaient douloureuses à formuler. Il faut dire qu'il promettait beaucoup à la longue, au risque d'en faire des tonnes. N'empêche qu'il y croyait : cette fois, elle et lui, c'était la bonne. Aussi vrai que deux et deux font quatre.
C'est d'ailleurs ce qu'il disait : J'y crois comme à la terre, j'y crois comme au soleil. J'y crois comme un enfant, comme on peut croire au ciel.
Il regarda la salle du troquet. Un écran de télévision - large et plat naturellement - diffusait des nouvelles de la planète. Elle n'allait pas très bien, mais pas si mal non plus. Une publicité pour le loto, collée à la baie vitrée du café, promettait des gains considérables; et un client, collé au zinc, jurait que la prochaine fois qu'il voterait, il ne se laisserait plus avoir par les socialistes. Alors là, ils pourront toujours se le mettre où je pense mon bulletin, traitres !
Il parlait à personne, à tout le monde, comme le font ceux qui promettent à tour de bras.
Il était 14:23, il se leva pour aller aux toilettes, trouva la porte fermée et un écriteau indiquant qu'un jeton était disponible au comptoir. Pour les clients seulement. On lui en donna un. Un de couleur jaune, qu'il glissa dans la fente du mécanisme inventé pour que des wc deviennent des propriétes privées. Il entra. En pissant, il se demande si le patron, le soir, récupérait les jetons et comptait le nombre de personnes ayant utilisées les toilettes. Il se demanda si cela avait un intérêt. Il trouva que oui, d'un point de vue purement statistique. Sur le battant de la cuvette, quelqu'un avait écrit son numéro de portable et s'engageait à tout faire si on l'appelait. Promesses partout, satisfaction nulle part.
Il quitta le débit de boisson, le livre de Susan Sontag - Sous le signe de Saturne - dans la poche. Il se répéta cette phrase de Walter Benjamin qu'il venait de lire : "le seul plaisir que la mélancolie se permette, et c'est un plaisir puissant, c'est l'allégorie".
Il entendit crier son nom, précédé d'un Monsieur. C'était son rendez-vous. Elle venait à sa rencontre. Elle était mal garée, il fallait faire vite, l'axe était rouge, elle était stagiaire. Il lui emboîta le pas, remarqua le Jean's moulant qu'elle portait à merveille et tombait sur de ravissants escarpins à bouts ouverts avec lanière en T. Il prit place dans la voiture, s'attacha quand elle le lui demanda. Gêné par le contact de la ceinture contre le livre de Sontag, il le sortit de la poche de sa veste et le plaça en face de lui sur le tableau de bord. Elle démarra en ayant un mouvement de tête affable vers l'ouvrage.
- C'était une amie de mère ! Quand j'étais petite, je la voyais souvent à la maison… Elle m'a toujours fait penser à Patti Smith… Vous voyez qui c'est Patti Smith ?… Avec un petit air de Leonard Cohen… J'exagère mais pas tant que ça…  J'ai jamais rien lu d'elle, je veux dire de Sontag… C'est bien ?… Quelle question idiote, je me doute que c'est bien, je veux dire, ça parle de quoi au juste ?
Il aurait eu largement le temps de lui présenter le travail de Sontag, tellement ils avançaient péniblement dans le trafic vers le périphérique. Mais, comme souvent dans ces cas-là, il résuma très mal les choses. Il eut même un peu honte de sortir autant d'âneries sur les écrits de Sontag. Il s'enlisait, bafouillait. Heureusement, la discussion changea rapidement de sujet. On ne lui avait pas demandé une conférence, juste posé une question, histoire de lancer la conversation sans doute, pas la peine d'en faire des tonnes. D'ailleurs pourquoi en faisait-il toujours des tonnes ? Peut-être parce qu'il avait mal assimilé une phrase de Susan : "The only interesting answers are those which destroy the questions." En effet, on peut aussi détruire la question en répondant brièvement. C'est d'ailleurs conseillé par n'importe quel manuel de savoir vivre.
Elle pila à un feu, tout en finissant sa question, qui avait commencé par :
- Vous êtes sur un nouveau projet ?
Il acquiesça.
- Ah oui, et ça va ressembler à quoi sans être trop indiscrète ?
- Je n'en sais rien… Au précèdent film, mais en mieux.
Elle ria, s'excusa de ne pas connaître sa filmographie, klaxonna un imbécile qui voulait passer devant elle alors qu'il n'y avait pas la place, fallait être vraiment bête, n'avait qu'à attendre son tour lui aussi. On finirait par être en retard à ce rythme-là, elle aurait mieux fait de lui dire de venir directement au bureau. Aïe, aïe, aïe, et les autres qui allaient sans doute se poser des questions. Une inquiétude fana sa jeunesse.
- On est loin ?
- Plus vraiment…
- On pourrait s'y rendre à pied, qu'en pensez vous ?
- … Oui… Il faudrait que je me gare… Vous savez où se trouvent nos bureaux ?… Bon, je vous propose que vous descendiez là et effectivement que vous marchiez… Ça ne vous dérange pas… Je vous rejoins dès que possible… Dites-le aux autres… Je suis désolée…
Il lui dit de ne pas s'en faire, qu'il n'y avait pas de mal et sortit de la voiture.
Il se mit à pleuvoir, trois gouttes, mais de quoi mouiller son homme tout de même et c'est avec le livre de Susan Sontag sur la tête, qu'il arriva au pied de la tour Total à la Défense. De là, il se dirigea à la tour Partiel et demanda à quel étage se trouvaient les bureaux de la société ADN, pour Agence de Doublure Numérique.
En guise d'accueil, aux 13 étages, les portes de l'ascenseur s'ouvrir sur un immense écran - extra plat et extra large - où un homme disait :
- Vous voyez une image. C'est une image de moi. Pourtant cette image n'a pas été filmée. Cela me ressemble, mais ce n'est pas moi. Et pourtant, je contrôle ce que je dis, je contrôle la façon dont je le dis. Je contrôle mon apparence. Je garde la main sur mon jeu, quel que soit le lieu où vous me voyez, à travers l'espace, à travers le temps, d'ailleurs, je ne suis pas là.
Plus loin, dans un couloir, sur un long mur, il était écrit en lettres noires sur fond blanc : GRACE A SES DOUBLURES NUMERIQUES REALISTES, REPRODUISANT FIDELEMENT L'APPARENCE ET LA PERFORMANCE DE PERSONNALITÉS CONTEMPORAINES OU DISPARUE, LA SOCIÉTÉ ADN, OUVRE LE CHAMP DES POSSIBLES.
On l'accueillit, il parla de l'embouteillage, de son projet, des données techniques dont il avait besoin pour y voir plus clair et se décider. On lui servit un café, puis un autre. On le rassura. En matière de doublure numérique tout était possible.
- Vraiment tout ?
- Oui, la seule limite est éventuellement le prix.
- Même Hitler ?
- … Adolphe Hitler ne pose pas vraiment de problème, il est numériquement reproductible, comme tout le monde… De quoi parle votre film précisément, déjà ?
- De Heinz Linge, valet d'Adolph Hitler entre janvier 1939 et avril 45.
- … Oui… et… quel est le nom de la production, déjà ? 
- Pour l'instant, il n'y en a pas…
La balle était dans son camp, on serait à son service pour de plus amples informations s'il le souhaitait, L'agence serait ravie de s'associer à son projet sur la vie de… ? Comment avait-il dit déjà ? Ils se quittèrent sur un silence prolongé. 
En partant, au pied de la tour Partiel, il croisa la stagiaire. Elle avait enfin trouvé une place. Elle voulut savoir comment c'était passé le rendez-vous avec ses collègues, s'excusa à nouveau pour le trafic et lui demanda :
- Vous préparez quelque chose sur Susan Sontag, n'est-ce pas ? Je suis certain qu'on arrivera à la rendre plus vraie que nature.
Elle lui fit un clin d'œil, ou du moins il eut l'impression que c'était le cas, et elle le laissa sous les trois gouttes de pluie qui se mettaient à nouveau à tomber.
L'espace d'un instant, en rejoignant la ligne 1 à la station La Défense, il se mit à croire, de concert avec ADN, que le champ des possibles était ouvert. Une doublure numérique d'Hitler serait dans son futur film. A l'arrêt Argentine, cette certitude le quitta à tout jamais. Il venait de se souvenir d'un texte de Susan : "la réalité ne peut-être saisie que de façon indirecte : comme un reflet dans un miroir, comme une mise en scène sur le théâtre de l'esprit". Il se fit une promesse : d'aller un jour sur la tombe de Susan au cimetière Montparnasse. Pour la voir plus vraie que nature. 

 

© Alain Raoust - Home Films - 2013

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