Récits - 8

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Récits est une rubrique à base de nouvelles. Mises bout à bout, elles constitueront - peut-être, peut-être pas - un tout.
Aujourd'hui :

DARRY COWL

Souvent, dans la rue, des gens se retournaient sur son passage. Elle les entendait se demander :
- Tu crois que c'est elle ?
- Ben si ce n'est pas elle, c'est donc son sosie !
Ça la faisait sourire, elle aimait ça.
À plusieurs reprises elle avait même signé des autographes à des groupies. Des femmes surtout, et, quelques fois, à des hommes aussi. Ils lui disaient toujours qu'elle avait un nez formidable, terriblement sexy. Les femmes, elles, adoraient son sourire et certaines jalousaient son naturel. Elle savait qu'elle vieillissait bien, ou plutôt que Karin Viard et elle vieillissaient bien. Parce qu'on peut très bien ressembler à une personne mais ne pas décliner de la même façon, et, quand elles se voyaient, à 47 ans, elles trouvaient que le temps avait très peu d'emprise sur elles. Il jouait même en leur faveur. Karin n'avait-elle pas dit tout récemment, lors d'une interview : "Moi, je suis une actrice des années 90, qui a commencé à éclore au milieu des années 90; et en 2010, je suis toujours là. Je trouve ça pas mal. Ça fait vingt ans que je suis sur le coup, que j’appartiens au cinéma de mon époque."

Comme Karin, elle se sentait dans le vent, l'air du temps, le goût des autres, du moment, le beau. Elle était en phase avec son contemporain et leur style de vie. D'avoir eu virtuellement deux Césars ne la coupait pas du reste du monde. Elle aurait aimé le prouver plus souvent, discuter avec ses fans - enfin avec ceux de Karin - mais ils auraient alors très vite compris la supercherie. Il lui était impossible de parler. Non qu'elle dise des bêtises, elle connaissait parfaitement la vie et la carrière de Karin : née le 24 janvier 1966 à Rouen. Père travaillant sur une plate-forme pétrolière, mère chimiste dans un groupe pharmaceutique. Scolarité au lycée Corneille de Rouen, passe deux années au conservatoire de la ville, puis gagne Paris où elle suivit des cours de comédie. Tourne dans quelques téléfilms, puis dans des films à succès dans les années 1990 tels que Tatie Danielle d'Étienne Chatiliez, Delicatessen de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet et Les Randonneurs de Philippe Harel. A obtenu le César de la meilleure actrice en 2000 pour son rôle de femme enceinte atteinte d'un cancer dans Haut les cœurs ! de Solveig Anspach, puis celui du meilleur second rôle, trois ans plus tard, pour Embrassez qui vous voudrez de Michel Blanc. Nombre d'entrées des meilleurs films dans lesquels elle a joué : Rien à déclarer de Dany Boon 8 150 825, Polisse de Maïwenn 2 413 914, Potiche de François Ozon 2 318 221…

Et elle pouvait continuer comme ça des heures. Non, le problème est qu'elle n'avait absolument pas la même voix que Karin Viard. Quand elle parlait, elle ressemblait à Darry Cowl. Personne ne lui disait les choses comme ça, parce que plus grand monde se souvenait de Darry Cowl, mais tout le monde restait interloqué. Et, pour une femme comme elle, avoir la voix d'un homme comme Darry Cowl était un véritable drame. Qui plus est la voix d'un homme qui zozotte. Alors, quand on l'abordait pour un autographe, elle ne parlait pas. Elle souriait, s'arrangeait pour faire semblant d'avoir mal à la gorge, hélait un taxi, prenait un air très occupé. Ses fans devaient la trouver un peu hautaine - tout ce que Karin Viard n'est pas dans la vie - mais pouvait-elle faire autrement ?

C'est à l'age de 14 ans qu'elle prit subitement la voix de Darry Cowl. Le 11 mai 1981, date de l'élection de François Mitterand, sa mère lui avait annoncé qu'elle n'était pas sa mère.
- Comme notre nouveau président, il y a 14 ans, ton père avait une maîtresse. Elle est tombée enceinte, j'ai accepté que tu sois élevée avec tes grands frères et demi-sœurs… Ton père ne souhaitait pas que tu le saches de son vivant, maintenant que les socialistes l'ont tué…
Alors que dehors Paris était en liesse, elles regardaient sagement un film avec Darry Cowl à la télévision, et, comme pour rompre la glace, sa mère ajouta :
- Du reste, la mère de cet acteur a fait exactement comme moi.
Elle eut sans doute l'air de demander de quel acteur il s'agissait, puisque sa mère lui répondit :
- Mais celui-la…là… le frisotté à lunettes, ahuri et zozoteur.
Depuis ce jour-là, elle parlait comme André Darricau, dit Darry Cowl, né le 27 août 1925 à Vittel en France d'un père médecin et d'une de ses maîtresses. Il n'apprendra sa véritable filiation qu'à l'âge de 16 ans – après la mort de son père – et ne connaîtra jamais l'identité de sa mère biologique. Soucieuse des convenances, Mme Darricau avait simulé une grossesse pendant six mois. Il quitte les Vosges en 1934 pour Menton où son père a été nommé chef de clinique. Il fait du scoutisme à la 42e Paris (Notre-Dame de la Croix de Ménilmontant) sa promesse en avril 1939, et commence à faire bien rire ses camarades en s'essayant sur les planches dans les fêtes de groupe, avec son frère Albert. Après une grave blessure à la hanche en demi-finale du championnat de France de pelote basque, il commence des études musicales et remporte des premiers prix de fugue et d'harmonie. Il s'oriente ensuite vers le cabaret où il met au point son personnage de « frisotté à lunettes ». Marié deux fois, il meurt le 14 février 2006 à son domicile de Neuilly-sur-Seine des suites d'un cancer du poumon.
Elle avait vu un nombre incalculable de spécialistes, rien à faire. Sa voix demeurait celle de Darry Cowl. Seul un psychiatre, membre de la société française de psychanalyse, lui permit, un court moment, de retrouver sa voix. En lui disant que "l'inconscient est structuré comme un langage", il avait ouvert une brèche, mais elle se referma malheureusement très vite et à tout jamais.

C'est en grande partie pour ses raisons qu'elle pleura pendant presque un jour entier en découvrant sur la plateforme VOD Univers Ciné  - Parlez moi d'amour. Un film sur la quête des origines familiales porté par Karine Viard en animatrice radio, et donc tellement proche de sa vie à elle, mais aussi parce qu'elle avait lu une critique dans laquelle il était question de : "La voix charmeuse de Karin Viard ensorcelle les auditeurs et m’a conquise. Elle a un timbre qui chavire, pousse des petits papillons dans la colonne. On voudrait s'endormir bercer par le son délicat, chaud, rond et néanmoins ferme de la voix de Mélina interprétée par Karin Viard. C'est presque un film à écouter plus qu'à voir."
Le critique en question s'appeler 3moopydelfy et commenter l'actualité sur Starblog.fr
Il était aussi l'homme à qui elle voulait le plus parler depuis qu'il avait emménagé dans son immeuble et qu'il lui avait dit, dans l'ascenseur :
- Je peux pas le croire… vous êtes… l'actrice… Karin Viard ?
Elle avait souri, acquiescé, puis toussé durant la toute la descente vers le rez-de-chaussée. Il lui avait passé la main sur l'épaule, tapoter le dos. Elle avait senti comme l'existence d'un fluide entre eux deux. Il finit par comprendre qu'elle avait une extinction de voix et lui tendit sa carte de visite.
- Il y a l'adresse de mon blog, allez voir… Je ne parle que de vous.
Elle lui sourit encore une fois, au risque de paraître vraiment débile, puis les portes de l'ascenseur se refermèrent. Il allait au parking chercher sa Twingo.
Elle avait, pour la première fois de sa vie, le sentiment d'avoir eu un coup de foudre. Elle ne savait pas comment les choses allaient tourner. Elle avait menti, le regrettait. Elle aurait aimé avoir dit :
- Non, je suis Darry Cowl.

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