Focus - 16

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Focus c'est faire le point sur quelqu'un ou quelque chose. Voire aussi sur le décor ou l'arrière plan.
Aujourd'hui :

AGRANDISSEMENT D'UN DÉTAIL - ANTONIONI, AUX ORIGINES DU POP

Il porte un costume sombre. Son pantalon, trop court, laisse apercevoir des chaussettes molles. Elles tombent sur ses chevilles. Il est assis sur une chaise en inox, à côté d'un extincteur rouge très Pop Art. Derrière lui, une grille de colonne sèche. Il a la tête levée, le regard absorbé par un écran de cinéma suspendu au plafond de la pièce. Je le regarde depuis dix bonnes minutes, faisant semblant de m'intéresser aux tableaux exposés non loin de lui. Je ne savais qu'Antonioni peignait. Je suis surpris. Je lis distraitement un texte qui explique l'origine de son activité de peintre. Après Blow-up, il s'est mis à agrandir des dessins et s'est rendu compte que chaque agrandissement représentait une montagne. J'aimerais me concentrer, mais  j'ai du mal à ne pas regarder ce gardien en costume sombre. Il baisse les yeux, fixe ses chaussures noires à deux balles, qui, comme son uniforme, cherchent à faire de lui un homme de sécurité. Il lève la tête. A nouveau, il plonge son regard dans l'écran, s'y noie, s'y perd. Et puis, juste avant de disparaître entièrement, il revient  à la pointe de ses chaussures. Et ainsi de suite, dans des allers retours qui trahissent un malaise, une insécurité. Toute la journée, il doit être est là. A quelques mètres de cet écran, à regarder, un court extrait de Zabriskie Point. Ca commence dans le silence, des objets de consommation courante explosent dans l'air et sont filmés au ralenti. C'est la fameuse séquence de fin du film d'Antonioni. La musique des Pink Floyd enfle, amplifit la désintégration à l'image. Un cri puissant, aigu (poussé par David Gilmour ou Roger Waters, je n'ai jamais su) émerge de la nappe de guitares électriques, de la rythmique de basse façon Dagar Brothers. A l'image, tout explose de plus belle. Regard du gardien happé par l'écran. Fin de l'extrait : la très seventies Daria Halprin observe la maison qu'elle vient de faire exploser le temps d'un regard. Elle monte dans sa voiture. Noir. Le gardien regarde ses chaussures. L'extrait reprend. Explosions, musique. Je me demande combien de temps ce gardien va supporter cette séquence. Combien de temps lui reste t'il avant de tout faire sauter dans cette exposition particulièrement sage, bien propre sur elle, uniforme, parreuse, enfermeé dans ce que le peronnage de Zabriski Point fait justement exploser :  l'ordre, le bien pensant, l'établishment ? Est ce que son regard fabrique cette colère ? Be warned !  The nature of your oppression is the aesthetic of our angers chantaient les Crass.
 

Daria Halprin

Alain Raoust - Home Films 2015

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